BATIR AFRICA

LITTERATURE

Partageons ici quelques présentations de livres et quelques textes intéressants.


AINSI VA LA VIE (Shannen Rimphrey)

Ce sang sur ce goudron et ce corps étaient pour moi étranger. Je n'arrivais pas à reconnaître cet être étendu là, entouré de tout ce beau monde. Ces badauds qui essayaient tant bien que mal de comprendre comment cela était arrivé. Accident ou malentendu? Même moi, je ne savais et ne comprenais pas ce qui c'était passé. Cela avait été tellement rapide!...

Titulaire d'une maîtrise en histoire et géographie à l'université de Cocody, je me retrouve aujourd'hui avec ...que mes diplômes!  Issu d'une famille pauvre, je n'ai su trouver en mes oncles nantis une quelconque aide, pour accéder à la prestigieuse école nationale d'administration. « Mon bras était court ». Très court même à ce qu'il m'apparaissait. Mais combien j'aurais voulu qu'il ait cette longueur qui ouvre les portes  de l'emploi...

J'ai vagabondé dans les rues de la capitale, espérant trouver sous ce soleil agaçant une petite pitance pour me satisfaire la panse, sans m'en remettre à mes chers parents qui ayant tout fait pour m'offrir le savoir, devaient désormais se battre pour apporter à ma flopée de petits frères, neveux et cousins de quoi accéder eux aussi à ce grill sans pitié sur lequel sont jetés les "sans le sous" comme moi après leurs études.

J’ai fait beaucoup de métiers, je ne le nierais pas. Je me suis essayé à la gérance de cabine cellulaire. Expérience assez vite abrégée! La dame responsable de la cabine estimait que je laissais choir ses piécettes au détriment des beaux regards de la gente féminine. Il est vrai que les jeunes demoiselles adoraient se pavaner sous mon regard de ce temps là et me laisser tenter par le calice de leurs charmes. Mais là n'est pas le problème. Le fait est que j'ai dû abandonner ce poste pour me transformer en travailleur de chantier. Ah la douleur lancinante et si subtilement délicieuse des clous qui vous enfoncent le talon par le trou généreux de vos sandales... bref, les chantiers ayant tous une date d'achèvement, je me suis encore remis à la conquête d'un autre emploi qui me permettrait de louer ma couche dans ce bidonville avec des amis.

Ce matin quand je me suis levé et que je me suis décidé à faire comme mon ami Lassina, j'étais loin de me douter de la fin de ma journée. Je m'étais comme tous les autres, levé de bonne heure pour me rendre à la gare d'Adjamé, attendant les différents « massa ». Après deux voyages, j'avais assez vu les rudiments de ce nouveau métier et adopter les comportements à avoir, ce langage et ces attitudes propres aux apprentis.

Une journée magnifique, un soleil radieux. Je me demande bien ce que ma mère est entrain de faire. Sûrement entrain de vendre ses tomates au marché, sourire aux lèvres, la mine avenante. Toujours une belle parole pour tout un chacun... et mon père, rabotant durement mais avec aisance la planche soit pour faire une chaise ou pour faire une table... mes parents me manquent!

D’un regard encore hagard, j'observais ce jeune avec qui je m'étais disputé quelques minutes plus tôt. Il semblait perdu, déboussolé. Dans un coin du trottoir, le chauffeur du « massa », la tête entre les mains, les jambes flasques, semblait tout aussi hébété. Personne n'arrivait à comprendre et personne ne me demandait. D’ailleurs, personne ne semblait se rendre compte de ma présence. Je pris  alors mon temps pour "m'affairer" sur ce jeune homme étalé, le cerveau aux quatre coins de la chaussée. Il était jeune. Je dirais même qu'on  pourrait avoir le même âge. Il avait assurément reçu un choc, ou... le « massa » lui avait marché sur la tête. Oui, je pense que c'était cela. Pendant que j'y pensais,  ma dispute portait sur quoi déjà? ...ah oui, ce jeune syndicaliste me réclamait 1000 FCFA pour un chargement de 8 personnes. À ma connaissance, les hommes n'étaient pas des animaux que l'on devait acheter auprès d'autres. Mais Lassina m'avait déjà prévenu de cela. Il m'avait demandé de jouer les durs et de marchander. Il m'avait demandé de me bagarrer un temps soit peu s'il le fallait. Je n’avais jamais aimé me battre en réalité. Même au campus, je fuyais tout ce qui était bagarre et dispute. Surtout avec tout ce qui était syndicat estudiantin car on savait bien comment cela se finissait. Mais pour ce métier, il me fallait me montrer dur. C’est ce que j'avais fait.

Un sourire furtif passa sur mes lèvres. J’avais toujours espéré être professeur d'université. J’adulais ce métier qui demeurait malgré le maigre salaire, un métier noble que tout un chacun devait respecter. À défaut, j'aurais pu faire tout autre chose mais en rapport avec le corps professoral! Mais hélas, la génération sacrifiée où, au lieu que la jeunesse travail, c'était l'argent qui travaillait. Pendant que ces diplômés croupissaient sous le poids de la faim et de l’incompréhension de cette solution qu'ils avaient cru bon de choisir sans grand effet.

Les pompiers venaient enfin d'arriver pour ramasser le corps de ce pauvre jeune qui sûrement devait tout comme moi être diplômé de quelque chose. Comme les autres passants, je suivi du regard le reste de corps que les pompiers couvraient et embarquaient. Quelle triste fin pour ce jeune qui venait de voir ainsi s'arrêter tout ses espoirs...

Une sensation bizarre me parcouru, un froid inexplicable. Je me rendis compte alors que je venais de me faire traverser par certaines personnes venus assister à ce qui semblait être ma fin.

Shannen Rimphrey.

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14/08/2013
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FOL HISTOIRE, FOL AMOUR (2)

Je suis aux urgences, la sœur cadette de la morgue ! J’exècre cet endroit, il me semble être l’étage en dessous de la mort. J’y suis tout de même, j’irai jusqu’à me baigner dans Léthé pour être aux cotés de celui qui y est admis.

Je le regarde, lui telle une pieuvre, membré de nombreux tuyaux lui servant tour à tour à manger, boire et tout le reste. Hier, il était brusquement sorti du coma, m’avait observée langoureusement, puis m’a suffoquée un je t’aime souffreteux. Après, il s’est mis en veille et plus rien. Plus rien, jusqu’à aujourd’hui.

Madame ! Madame ! Je cours voire l’infirmière. Il est encore éveillé, enfin réveillé ! Elle me fait encore le même reproche. Madame ! Nous vous avons signifiée que le patient doit être seul et se reposer.

C’est lui qui lui répond cette fois : Madame, où diantre voyez-vous ici deux personnes ? Elle et moi formons un. Allez ! Vous, laissez-nous plutôt et sortez si vous êtes encline à ma solitude ! Approche Nefert qu’il me dit ensuite.

-Fus-tu heureuse ?

-A rendre jaloux les dieux ! Je le resterai d’ailleurs…

-M’aimes-tu ?

-Incurablement !

-Me pardonnes-tu ?

-Oui si m’aimer comme tu le fis indépassablement est un délit !

-Veux-tu m’épouser ?

-Plus que jamais !

- Déchire une partie de ce tissu. Approche, Domie sera notre témoin !

Après, il est parti ! Mort ! Pour eux il l’était, pour moi il ne le sera jamais. Je venais ainsi de le perdre physiquement. Je me souviendrai toujours de son dernier acte, il m’a demandée de le rejoindre dans son lit de patient et de l’étreindre à faire pâlir cupidon. Il m’a dit : je t’aime et

Il est parti, tel qu’il m’a traitée : poétiquement. C’est peut être elle la mort qui confirme ou infirme la quintessence de nos attraits. Sa fin à lui, a confirmé les siens : aimant, gentleman, et poétique.

Tout aurait pourtant pu prendre une pente contraire. Il aurait été sûrement en vie, si je n’avais pas été orgueilleuse, si nous ne l’avions pas été. L’orgueil est à l’amour ce qu’est la corde au pendu, il ne faudra plus jamais l’oublier. Il y avait notre orgueil, mais aussi mon voyage. Mon voyage puis l’accident…

***

-Allez ! Tu es prête, il ne faudrait surtout pas qu’on soit en retard ! Revérifie tout Nefert. J’espère que, les numéros et adresse de Ib ont été correctement notés. Une fois sur place, il te faudra immédiatement l’appeler.

Qu’est-ce qu’il avait à familièrement me parler de Ib. C’est lui qui m’intéressait désormais et il l’ignorait. J’aurai aimé alors lui hurler que je l’aime, que j’ai succombé à ses charmes, sa poésie, sa galanterie… En plus, il m’avait surnommé Nefert. Je trouvais cela beau ! Pourquoi donc, ne m’avait-il pas lui aussi dit qu’il m’aimait ? Comment avait-il pu penser que je ne l’accepterais pas ? Bête ! Bêtes et sots les hommes, tout en moi éructait mon amour pour lui, et tout en lui ne voyait que mes amours et désirs pérégrins.

Je suis montée dans la voiture. Nous nous sommes dirigés vers l’aéroport. Sur les lieux, il s’est empressé de faire enregistrer les quelques affaires que j’avais, m’a dit qu’il détestait les au revoir, m’a câlinée, puis a posé ses lèvres sur mes joues. Qu’avait-il donc à donner aux joues, ce que les lèvres désiraient ardemment ? Je l’ai laissé partir, je me suis laisser partir, c’était une partie de moi.

J’étais dans l’avion, prête à décoller. Devant moi l’hôtesse, gesticulant tel un robot. Elle nous instruisait des précautions à prendre en cas de danger. Elle ne s’en doutait guère encore, mais les passagers en auraient besoin. Moi pas…

-Alerte à la bombe hôtesse ! Demandez au pilote d’atterrir en urgence ! Je porte une bombe sur moi qui explosera si …

L’avion est alors subitement traversé par un concert de cris désordonnés, apeurés et retentissant à carillon. Personne ne voulait mourir, moi aussi d’ailleurs. C’est pour cette raison que j’ai inventée cette captieuse bombe. Partir sans lui signifierait indubitablement ma mort, celle de mon cœur, ma mort tout court donc. Je ne pouvais pas ainsi m’en aller, je devais le rejoindre, lui parler… je m’en foutais de Ib et l’eldorado.

Je me suis jetée dans le taxi, mon imagination comme compagnon. Dans ma tète le film de notre rencontre. D’abord je lui infligerai une magistrale paire de gifle, ensuite je l’embrasserai outrancièrement, par la suite ensemble nous consommerons le fruit édénique pendant des heures et des heures. Depuis le moment que je rêve de le faire avec lui…

A quelque centaine de mettre de l’aéroport le conducteur du taxi ralenti. Devant nous, une foule bigarrée, s’affaire autour d’un accident. L’importance des ‘’spectateurs’’ de ce drame me laisse comprendre qu’il s’agit d’un grave accident. C’est ainsi, notre siècle développe une curieuse appétence pour les laids tableaux. Celui là était bien laid, ensanglanté… il y avait donc foule…

Je somme le conducteur d’accélérer la cadence. Je ne peux pas Madame qu’il me dit, l’accident et l’attroupement crée un embouteillage. Le statu quo m’oblige à être moi aussi spectatrice de ce drame.

Les pompiers viennent d’arriver, en retard comme d’habitude. Je suis heureuse, je pourrai enfin m’en aller. A leur arrivée, la foule se fend minutieusement, mimant ainsi à la perfection l’attitude de la mer face à Moise. La fente occasionnellement créée, permet à mon regard de s’échapper. J’observe furtivement une voiture éventrée, les pneus tutoyant le ciel, le passager me parait alors mort. Ladite voiture à donnée un baiser à une remorque, un baiser presque mortel… Mes yeux en doutent toujours, ils ont pourtant torts, c’est sa voiture… Il avait lui aussi décidé de me rejoindre, il voulait m’empêcher de voyager, me dire qu’il m’aime…

Il est dans le coma, transporter dans l’ambulance… je cours alors, crie d’une voie de stentor : c’est mon mari Monsieur ! Laissez-moi rentrer. Les pompiers finissent par abdiquer, pouvaient-ils en faire autrement ? Je me glisse alors violement dans le ventre de la bête rouge, hurlant de son gyrophare : j’y suis et j’y serai tant qu’il y sera… Son coma est le mien, sa mort aussi…

Deux semaines plus tard, j’étais encore aux urgences, dans sa chambre et à ses cotés. Je n’avais pas bougée d’un millimètre, j’étais lui et il était moi. Je l’observais. Non ! Je le contemplais ! Pour moi il valait alors cent Picasso, mille, dix mille peut être bien. Lui, là couché, comateux, inerte l’âme flottante et ballotté entre vie et mort, mais beau et aussi rutilant qu’apollon…

J’étais tiraillée entre attentes et remords. L’attente d’un signe de sa part, et remord de ne l’avoir pas retenu et avoué mes sentiments… Lui aussi n’avait pas à précipiter ce voyage, ce maudit voyage qui bien qu’avorter n’aurait jamais eu lieu, si trois jours avant, entre lui et moi rien ne s’était passé…

Il a eu peur, peur de s’avouer qu’il puisse être amoureux de moi, peur d’assumer…Surtout peur de revenir en arrière, il le faut pourtant toujours. Surtout en amour…

FIN.

SAS

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13/08/2013
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LA DOT (Skyrocket)

Le jour tant attendu par la famille Kassi était enfin arrivé. En Afrique tout le monde savait qu’un mariage n’unissait pas seulement deux êtres mais aussi deux familles, deux villages, deux peuples. Mr Kassi passait son temps à se vanter de la beauté de sa fille Rachelle et personne ne pouvait le contredire car sa fille unique était vraiment belle.

Rachelle avait hérité des traits fins de sa mère d’origine peulh. Elle avait un teint clair naturel, ce qui semblait être un mirage dans ce désert de peaux artificielles offert par les produits cosmétiques. Sa mère lui avait également transmis son joli grain de beauté juste au dessus de ses belles lèvres pulpeuses. Rachelle était plutôt mince malgré la gourmandise dont elle faisait preuve à chaque repas. Elle n’avait certes pas de rondeurs comme les femmes awoulaba mais sa forme n’enlevait rien à sa beauté africaine. Elle était belle et le savait sans toutefois abuser de ses charmes.

Hermann avait rencontré Rachelle alors qu’il effectuait une course pour son père à Prima. Ce qui l’avait marqué était l’élégance et le calme avec lequel elle traitait un ivrogne qui l’avait accosté à l’entrée de l’hypermarché. Hermann avait garé son véhicule dans le parking du centre commercial et était revenu voler au secours de la belle demoiselle. Depuis, ils avaient sympathisé et ne s’étaient plus quittés.

Rachelle vivait dans une villa de cinq pièces avec ses deux parents. Sa mère était ménagère mais son père arrivait parfaitement à subvenir à tous leurs besoins. Personne ne savait le travail qu’il faisait, ni ses voisins, ni son épouse et encore moins sa fille. Elle le voyait tout le temps sortir de la maison, cartable en main sans jamais avoir de réponse à la question « Papa dis-moi enfin, où travailles-tu ? ». Elle avait bien essayé de le prendre en filature mais n’avait jamais réussi à savoir ce que son géniteur faisait comme boulot pour assurer leur train de vie.

 

Dans le quartier des Kassi, plusieurs rumeurs couraient sur le compte du chef de famille mais l’épouse et la fille n’en avaient cure ou du moins ne laissaient rien paraître de leurs frustrations. Certaines mauvaises langues pensaient que Mr Kassi était un trafiquant d’organes, pour d’autres un dealer de drogues, et chacun y allait rajoutant son grain de sel pour créer des histoires de plus en plus folles.

Hermann venait d’arriver au domicile des Kassi accompagné par son ministre de père et des membres de sa distinguée famille. Il allait enfin demander et avoir la main de sa dulcinée. Il était pressé de s’unir à Rachelle devant toute sa famille et selon les coutumes des deux familles. Son père avait insisté pour que tout se fasse dans la discrétion afin de ne pas ameuter les médias. Après que les invités soient installés, le maître de cérémonie en la personne de l’oncle de Rachelle prit la parole.

- C’est un honneur pour nous de recevoir les membres de cette illustre famille dans notre humble demeure. Nous savons tous la raison pour laquelle nous sommes rassemblés ici alors nous n’allons pas faire perdre de temps à Monsieur le Ministre.

- Merci à vous de nous recevoir renchérit le porte-parole de la famille Miezan. C’est également un honneur pour nous de venir ici demander la main de la perle que vous avez dans votre famille. La mère du fiancé est un peu en retard mais comme il s’agit d’une histoire de dot, nous pouvons commencer à tout régler entre hommes.

Madame Miezan n’était pas pour cette union avec une famille dont on ne savait rien mais devant l’insistance de son fils et la bonne impression que lui avait donnée Rachelle, elle avait fini par céder. Elle était allée faire des emplettes de dernière minute pour la dot et devait rejoindre les autres membres de la famille plus tard.

Tout se déroula dans les normes et les Kassi acceptèrent la dot remise pour leur enlever leur unique enfant. Cette dot était à la hauteur du rang ministériel de la famille et ce n’est pas Mr Kouassi qui s’en plaindrait. La cérémonie tirait à sa fin, tout le monde avait fini par se connaître et le beau monde devisait joyeusement autour de quelques amuses-bouche. Madame Miezan arriva et son époux entreprit les présentations avec leur nouvelle belle famille. Au niveau du père de Rachelle la mère du fiancé sursauta.

- C’est vous le père de Rachelle ?

- Oui madame, pourquoi ?

- Vous ne me reconnaissez pas ?

- Non madame désolé.

- Ah c’est vrai qu’on dit que les gens sont en deux exemplaires dans le monde mais je ne suis tout de même pas une folle. Moi je vous reconnais car vous êtes le mendiant à qui je remets toujours de l’argent à la sortie de l’Eglise Saint Jean De Cocody.

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01/08/2013
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FOLLE HISTOIRE, FOL AMOUR (1)

Aujourd’hui encore j’y suis ! Ça doit être bientôt la fin, je suis déjà nostalgique : la joie d’être triste comme on dit.  Les trois jours par semaine dont on me fait exceptionnellement grâce viennent de s’évaporer, je dois donc partir pour mieux revenir ; il le faut toujours.

C’est vrai que trois jours sur sept sont peu, j’aurais préféré beaucoup plus de temps. En même temps, il faut le reconnaître, je demeurerai avide en temps, quand bien même pour moi auraient été inventées des journées de soixante-douze heures et des semaines de dix jours, voire même plus : quand on aime on ne compte plus, je comprends enfin le sens de cette phrase.

Ce que je voulais, c’était rester indéfiniment à ses côtés et non vivoter dans ce bonheur à temps partiel que tant mes refus et mes acceptations m’avaient imposés : je refusais de cesser de venir, les autorités du lieu elles refusaient que j’y reste définitivement. Nous avons donc pactisés, c’est ainsi que ces trois jours sur sept me firent octroyés. Je suis donc, obligé de respecter les termes du contrat tels que librement consentis par mon vouloir. Je dois m’y astreindre comme me le rappelle incessamment le gardien, il en est d’ailleurs le garant, de même que le surveillant de ma nouvelle demeure.

Pour moi, il n’est rien d’autre qu’un vilain chérubin. Ah celui là ! Toujours à perturber notre intimité de son regard voyeur et moqueur. Moi je me fous pas mal de ce qu’il pense, lui et tous les autres d’ailleurs. Ce qui m’intéresse c’est être avec ma moitié. Dès mon arrivée sur les lieux, c’est à cela que je m’attèle immanquablement.

Sous le grand arbre aux oreilles nous servant d’auvent et les gémissements des feuilles immaculées de témoins ; je m’affaisse à ses cotés, pose et dépose la nappe et les mets exquis que je lui concocte : ceux dont on se régale insatiablement. Ensuite, nous voilà partis pour des heures et des heures de conversations. Épanchements, questionnements, esclaffements, bribes de regrets, lyrisme, truisme sentimentaux sont les notes de notre petite musique. Il faut y ajouter mes interminables reproches. Pourquoi son refus de revenir à la maison ? Pourquoi sa décision de finalement s’installer ici? Pourquoi, pourquoi, pourquoi… je sais que ces questions-reproches refroidissent. Je le sens au panorama de son expression faciale lorsque je les lui pose. Son beau visage raidit, sa voix se tord, une métamorphose se produit : j’ai alors l’impression d’avoir en face de moi, quelqu’un tout droit sorti d’un thermes à reproche. C’est rabat-joie tout ça : j’arrête  donc en espérant secrètement une réponse, un retour chez nous : notre ex chez nous, partir de ce nouveau chez nous…

Puis c’est dimanche, le Christ pour les uns, la crise pour moi, nous devons nous séparer : les trois jours sont épuisés. Nos corps s’entrelacent pour une dernière fois, nos lèvres aussi. Nous avons du mal à nous lâcher, il le faut pourtant ; la nuit réclame ses droits, alors il fera bientôt sombre. Le gardien veille au grain, il me fait signe de la main, je capitule lourdement, je pleure intensément. Nous nous perdons de vue, chacun allant de son côté. Comme à mon habitude, je prends soin de tout noter dans mon carnet. Une fois à la maison, je le lirai pendant quatre jours : c’est ma thérapie antidépressive hebdomadaire…

J’oublie Domie, lui aussi est à mes côtés et me console en plus de mon carnet. Je ne savais pas que lui et moi deviendront un jour amis. C’est ainsi, le malheur est une formidable source de solidarité, allant des plus homogènes aux plus hybrides comme celle que moi et Domie formons dorénavant. En effet, Domie et moi venons de deux univers apparemment inconciliables : celui de la pensée et celui de l’instinct.

Je longe le chemin qui me mène à cet autre chez moi, les uns et les autres me regardent. Pour eux je ne suis qu’un phénomène de foire dont eux demeurent, les spectateurs gratuits. Certains me font me sentir tel un troglodyte débarqué d’une antiquité tardive. Il me vouent à leurs lazzi,  tous se payent ma tête, tous sauf ce journaliste ténébreux à l’allure valétudinaire. Il m’a l’air malade : il me harcèle depuis des semaines. On dit de lui qu’il fût grand journaliste, son journal a tout de même fait faillite dans des conditions très étranges… Il compte sur moi pour se refaire une santé dans le milieu. Il m’interpelle encore et un bref dialogue s’en suit.

-Moi je refuse de faire courir des pasquins sur vous comme le font les autres. Je veux juste que vous me racontiez votre histoire et je me contenterai de la retranscrire fidèlement. Vous en aurez le contrôle absolu à la virgule près. En plus, tous sauront que vous n’êtes pas ce qu’ils croient que vous êtes. Du moins ils vous comprendront. Ils cesseront de vous affubler de surnoms tels que la v… fo…, la fe… ha…  ou encore…. Croyez-moi votre histoire sans que je la connaisse, défrayera la chronique j’en suis sûr. J’ai un flair incomparable en la matière. Les hommes, les journalistes surtout inventent quand ils ne savent rien, il faut vendre du papier vous savez. De surcroît  tout ce qui se dit sur vous est faux, tout le monde le sait et tous n’attendent que la vérité, votre vérité. Laissez-moi faire de votre histoire un roman, une trilogie si vous préférez…Et puis pensez à moi, je meurs. Voudrez-vous avoir ma mort sur votre conscience ? Accepter pour que je puisse revivre moi aussi. Je ne vous lâcherai jamais dans tous les cas…

-Je vous ai déjà répondu que jamais je ne consentirai à votre demande. Dégagez !

…Je suis enfin à la maison. Il est minuit et je ne dors pas, la nuit si : elle dort et j’entends ses ronflements somniaux. Vêtue d’étoiles coruscantes, douce et belle sans les hommes; je la regarde et l’envie. Je l’envie, parce que je ne dors pas. Je ne dors pas, parce que je pleure. Je pleure parce que, nous passions nos nuits ensemble et ce n’est plus le cas. La journée, j’accepte beaucoup plus son absence, parce que le travail rendait celle-ci nécessaire ; c’est à ce moment que je dors.

Quand j’ouvris ma fenêtre ce lundi pour constater qu’il était bel et bien jour afin de m’endormir, il pleuvait à peine quelques gouttes de soleil. Juste en bas, je vis misérablement affalé le journaliste. Il m’attendait toujours, cette image me transit de compassion, je venais de succomber à ses caprices. Il voulait tout savoir, alors je lui dirai tout, ainsi j’aurai enfin la paix… Me désencombrer de lui, me permettrait d’être beaucoup plus libre dans la nouvelle vie que je mène. Je l’interpelle alors.

-Eh vous venez là, montez ! Voila dans ma tête c’est tout un fatras, je vous raconterai donc mon histoire telle qu’elle me viendra. Elle sera assez désordonnée, à l’envers même. Il vous reviendra de l’arranger. Vous saurez enfin tout. Vous saurez enfin le pourquoi de ce tissu rattaché à mon annuaire et me servant d’anneau. D’abord prenez une douche, puis installez-vous. Pas dans cette chaise, elle lui appartient. Ici par contre oui. Une dernière condition, ne m’interrompez point sinon…

-Non, je la raconterai telle que vous me la direz, telle que vous la sentez. Je me ferai le narrateur fidèle de votre histoire à l’envers ou à l’endroit soit-elle. De fer ou de soie soit-elle…

- Je suppose que vous désirez que je vous raconte aussi ma journée d’hier,celle du dimanche ? Je ne le ferai pas ! Par contre je vous lirai mon carnet, cela reviendra à la même chose. J’y note tout dans les moindres détails depuis que… Je viens à peine d’y clouer la scène à la suite de laquelle, j’ai enfin accepté de vous raconter mon histoire. Vous êtes prêt ?

-Oui !  Je suis tout disposé à vous entendre et retranscrire.

-Alors nous pouvons commencer. Pour la journée d’hier, je vous lis mon carnet à haute voix comme convenu, après je vous relaterai toute mon histoire de la fin au début ….

   Aujourd’hui encore j’y suis ! Ça doit être bientôt la fin, je suis déjà nostalgique : la joie d’être triste comme on dit…

SAS
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31/07/2013
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AVEC L'AMOUR ON PEUT GUERIR (5)

Ayaba se plongea dans le passé, cinq ans aujourd’hui que Namba l’avait laissée seule en compagnie d’Evans. Au cours de ce fameux diner, ils se découvrirent  des points communs. Ensuite d’autres sorties suivirent. De fil en aiguille, une solide relation se construisit.

Elle se rappela sa confession. C’était après un diner-gala pour le lancement de leurs activités.

-          Ayaba, commença  Evans, je suis un homme comblé aujourd’hui. Je vois la concrétisation de mes projets. J’ai toujours été un oiseau solitaire, toujours pris par son boulot. Ne songeant pas à fonder une famille. Et  j’ai trouvé la branche sur laquelle je veux me poser. Avec toi j’ai découvert la vie à deux. Je t’aime et veux vivre à tes côtés. Ayaba, veux-tu faire de moi un homme heureux en liant ta vie à la mienne ?

Emue, Ayaba ne répondit pas, des larmes perlèrent de ses yeux. Evans prit ses mains dans les siennes.

-          Réponds s’il te plait.

-          Je ne peux pas.  Evans frissonna en entendant cette réponse.

-          Et quelles en sont les raisons ?

-          Je ne pourrai te rendre heureuse.  Il l’interrompit.

-          Comment cela ?

-          S’il te plait ne m’interromps pas, laisses-moi continuer. Je t’aime. Je commence par cela et veux que tu le retiennes. Je t’aime. Tu es celui que j’espérais. Avec toi, je suis moi sans fioritures. Tu n’as pas voulu me changer, tu m’as acceptée telle que je suis. Mais je ne peux accéder à  ta demande. Je m’excuse et te demande de me pardonner, même si je ne le mérite pas. Mais la peur de te perdre après t’avoir connu a motivé mon silence. Les larmes coulaient sur ses joues. Evans ne pouvait les essuyer, il ne voulait pas faire de geste pour la brusquer ; il avait mal de la voir dans cet état. Il sentit ses yeux se remplir de larmes.Je sais ton envie de fonder  une famille ; je constitue un frein pour ce projet. Elle marqua une pause et continua. Il ya de cela deux ans que j’ai appris que j’étais séropositive. Il la serra dans ses bras, l’empêchant de continuer. Tous deux sanglotèrent.

-          Ayaba, ma chérie je t’aime !Peu importe ton statut. Je ne te quitterai jamais; pour les enfants, nous pouvons en adopter. Et avec les progrès faits dans le cadre de l’éradication du Sida, tu peux être mère. Nous pourrions aussi procéder par insémination artificielle. Etant entendu que tu seras suivie par les meilleurs spécialistes, nous aurons un enfant sain, et la contamination mère-enfant se faisant à l’accouchement, il ya des procédés pour l’éviter. Il pleurait de soulagement, parce qu’il croyait qu’elle ne l’aimait pas.Mon amour, maintenant que je t’ai rencontrée, je ne vais pas te laisser partir ; tu as été le déclic que j’attendais dans ma vie, avec toi à mes côtés, je suis prêt à relever tous les challenges. Alors, réponds à la question, insista Evans en essuyant les larmes qui continuaient de couler.

-          Quelle question ?

-          Ayaba, veux – tu faire de moi un homme heureux en liant ta vie à la mienne ?

-          Oui, je le veux. Et elle scella la réponse par un baiser.

Tout s’accéléra. La présentation des deux familles. Le mariage coutumier. Trois semaines après, elle changea de nom devant l’officier d’Etat civil à la mairie d’Attécoubé, lors d’une cérémonie très sobre, réunissant leurs parents et amis. Désormais elle répondait au nom d’Ayaba BOA-MIGAN. Ils adoptèrent une petite fille de trois mois : Astrid.

Ayaba fut interrompue dans son voyage dans le passé par Evans.

-          Ndèye (ma chérie en wolof), tu ferais mieux d’aller d’apprêter pour recevoir nos invités ; j’ai déjà vérifié avec Nadia ; tout est prêt du côté de la cuisine.

-          Merci Nidiaye (mon amour en wolof), tu es un ange.

-          Je sais, acquiesça – t – il en riant. On dirait que ton ventre devient énorme de jour en jour, en  y posant la main. Ils bougent. Ils ont reconnu la voix de leur père.

-          Tu exagères. Aide-moi plutôt à me lever. Elle s’appuya sur le bras de son mari. Celui-ci en profita pour lui voler un baiser. Seulement des jumeaux, et je suis H-S ; j’imagine des triplés.

-          Ah ça ! je ne te le fais pas dire.

Alors qu’elle regagnait sa chambre, elle pensa à Namba, son amie. C’était une perle rare. Elle avait été toujours à ses côtés. Toujours discrète. Bien que soupçonnant son statut sérologique ; elle n’en avait jamais parlé. Elle lui fournissait constamment des informations sur les avancées dans la recherche du traitement du VIH- SIDA. Et c’était elle qui venait avec son mari.

Namba arriva une heure plus tard. Son amie la trouva en compagnie d’Evans au salon. Absorbés dans leur discussion, ils ne l’aperçurent pas aussitôt.

-          Mme Kambiré ! cria Ayaba. Quel plaisir de te voir !

-          Très chère ! je suis également enchantée. Elles tombèrent dans les bras de l’un et l’autre.

-          Dis donc tu es sûre que c’est deux seulement avec cette bedaine, se moqua Namba.

-          C’est deux oh ! Et Franklin ?

-          Il devait déposer Désiré chez ses parents. Si ça dépendait de lui, nous serions venus ensemble. Mais j’ai préféré venir en avance, pour t’apporter mon aide en cuisine.Evans s’éclipsa pour les laisser discuter.

-          Merci, mais tout est prêt. Tu as meilleure mine. Je trouve même que tu as grossi un peu. Franklin s’occupe bien de toi.

-          Tu ne crois pas si bien dire. Il est aux petits soins.

-          Je me rappelle qu’il a failli devenir fou, lorsqu’on t’avait internée pour une anémie sévère. A l’idée de te perdre, lui qui ne voulait pas entendre parler de dépistage du VIH-SIDA, s’est fait dépisté pour te donner de son sang afin que tu te rétablisses vite.

-          Malheureusement, nous n’étions pas compatibles ; et le médecin avait précis un traitement pour remettre d’aplomb.

-          Et à ta sortie de l’hôpital, il entreprit les démarches pour le mariage.

-          Oui ! Nous sommes mariés et  sommes les heureux parents de Désiré. Et bientôt, nous comptons élargir notre famille. Je suis enceinte de trois mois.

-          Ma chérie, je suis contente pour toi, déclara Ayaba en embrassant son amie.

-            Désolé d’interrompre votre séance de câlin, mais il y a Franklin qui vient d’arriver, déclara Evans.

-          Je suppose qu’il est venu fumer le cigare, gloussa Ayaba, en envoyant un clin d’œil à Namba.

-          Heureusement il ne fume pas, répondit – celle-ci

 

FIN
NENE Fatou
225NOUVELLES


29/07/2013
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