BATIR AFRICA

FOLLE HISTOIRE, FOL AMOUR (1)

Aujourd’hui encore j’y suis ! Ça doit être bientôt la fin, je suis déjà nostalgique : la joie d’être triste comme on dit.  Les trois jours par semaine dont on me fait exceptionnellement grâce viennent de s’évaporer, je dois donc partir pour mieux revenir ; il le faut toujours.

C’est vrai que trois jours sur sept sont peu, j’aurais préféré beaucoup plus de temps. En même temps, il faut le reconnaître, je demeurerai avide en temps, quand bien même pour moi auraient été inventées des journées de soixante-douze heures et des semaines de dix jours, voire même plus : quand on aime on ne compte plus, je comprends enfin le sens de cette phrase.

Ce que je voulais, c’était rester indéfiniment à ses côtés et non vivoter dans ce bonheur à temps partiel que tant mes refus et mes acceptations m’avaient imposés : je refusais de cesser de venir, les autorités du lieu elles refusaient que j’y reste définitivement. Nous avons donc pactisés, c’est ainsi que ces trois jours sur sept me firent octroyés. Je suis donc, obligé de respecter les termes du contrat tels que librement consentis par mon vouloir. Je dois m’y astreindre comme me le rappelle incessamment le gardien, il en est d’ailleurs le garant, de même que le surveillant de ma nouvelle demeure.

Pour moi, il n’est rien d’autre qu’un vilain chérubin. Ah celui là ! Toujours à perturber notre intimité de son regard voyeur et moqueur. Moi je me fous pas mal de ce qu’il pense, lui et tous les autres d’ailleurs. Ce qui m’intéresse c’est être avec ma moitié. Dès mon arrivée sur les lieux, c’est à cela que je m’attèle immanquablement.

Sous le grand arbre aux oreilles nous servant d’auvent et les gémissements des feuilles immaculées de témoins ; je m’affaisse à ses cotés, pose et dépose la nappe et les mets exquis que je lui concocte : ceux dont on se régale insatiablement. Ensuite, nous voilà partis pour des heures et des heures de conversations. Épanchements, questionnements, esclaffements, bribes de regrets, lyrisme, truisme sentimentaux sont les notes de notre petite musique. Il faut y ajouter mes interminables reproches. Pourquoi son refus de revenir à la maison ? Pourquoi sa décision de finalement s’installer ici? Pourquoi, pourquoi, pourquoi… je sais que ces questions-reproches refroidissent. Je le sens au panorama de son expression faciale lorsque je les lui pose. Son beau visage raidit, sa voix se tord, une métamorphose se produit : j’ai alors l’impression d’avoir en face de moi, quelqu’un tout droit sorti d’un thermes à reproche. C’est rabat-joie tout ça : j’arrête  donc en espérant secrètement une réponse, un retour chez nous : notre ex chez nous, partir de ce nouveau chez nous…

Puis c’est dimanche, le Christ pour les uns, la crise pour moi, nous devons nous séparer : les trois jours sont épuisés. Nos corps s’entrelacent pour une dernière fois, nos lèvres aussi. Nous avons du mal à nous lâcher, il le faut pourtant ; la nuit réclame ses droits, alors il fera bientôt sombre. Le gardien veille au grain, il me fait signe de la main, je capitule lourdement, je pleure intensément. Nous nous perdons de vue, chacun allant de son côté. Comme à mon habitude, je prends soin de tout noter dans mon carnet. Une fois à la maison, je le lirai pendant quatre jours : c’est ma thérapie antidépressive hebdomadaire…

J’oublie Domie, lui aussi est à mes côtés et me console en plus de mon carnet. Je ne savais pas que lui et moi deviendront un jour amis. C’est ainsi, le malheur est une formidable source de solidarité, allant des plus homogènes aux plus hybrides comme celle que moi et Domie formons dorénavant. En effet, Domie et moi venons de deux univers apparemment inconciliables : celui de la pensée et celui de l’instinct.

Je longe le chemin qui me mène à cet autre chez moi, les uns et les autres me regardent. Pour eux je ne suis qu’un phénomène de foire dont eux demeurent, les spectateurs gratuits. Certains me font me sentir tel un troglodyte débarqué d’une antiquité tardive. Il me vouent à leurs lazzi,  tous se payent ma tête, tous sauf ce journaliste ténébreux à l’allure valétudinaire. Il m’a l’air malade : il me harcèle depuis des semaines. On dit de lui qu’il fût grand journaliste, son journal a tout de même fait faillite dans des conditions très étranges… Il compte sur moi pour se refaire une santé dans le milieu. Il m’interpelle encore et un bref dialogue s’en suit.

-Moi je refuse de faire courir des pasquins sur vous comme le font les autres. Je veux juste que vous me racontiez votre histoire et je me contenterai de la retranscrire fidèlement. Vous en aurez le contrôle absolu à la virgule près. En plus, tous sauront que vous n’êtes pas ce qu’ils croient que vous êtes. Du moins ils vous comprendront. Ils cesseront de vous affubler de surnoms tels que la v… fo…, la fe… ha…  ou encore…. Croyez-moi votre histoire sans que je la connaisse, défrayera la chronique j’en suis sûr. J’ai un flair incomparable en la matière. Les hommes, les journalistes surtout inventent quand ils ne savent rien, il faut vendre du papier vous savez. De surcroît  tout ce qui se dit sur vous est faux, tout le monde le sait et tous n’attendent que la vérité, votre vérité. Laissez-moi faire de votre histoire un roman, une trilogie si vous préférez…Et puis pensez à moi, je meurs. Voudrez-vous avoir ma mort sur votre conscience ? Accepter pour que je puisse revivre moi aussi. Je ne vous lâcherai jamais dans tous les cas…

-Je vous ai déjà répondu que jamais je ne consentirai à votre demande. Dégagez !

…Je suis enfin à la maison. Il est minuit et je ne dors pas, la nuit si : elle dort et j’entends ses ronflements somniaux. Vêtue d’étoiles coruscantes, douce et belle sans les hommes; je la regarde et l’envie. Je l’envie, parce que je ne dors pas. Je ne dors pas, parce que je pleure. Je pleure parce que, nous passions nos nuits ensemble et ce n’est plus le cas. La journée, j’accepte beaucoup plus son absence, parce que le travail rendait celle-ci nécessaire ; c’est à ce moment que je dors.

Quand j’ouvris ma fenêtre ce lundi pour constater qu’il était bel et bien jour afin de m’endormir, il pleuvait à peine quelques gouttes de soleil. Juste en bas, je vis misérablement affalé le journaliste. Il m’attendait toujours, cette image me transit de compassion, je venais de succomber à ses caprices. Il voulait tout savoir, alors je lui dirai tout, ainsi j’aurai enfin la paix… Me désencombrer de lui, me permettrait d’être beaucoup plus libre dans la nouvelle vie que je mène. Je l’interpelle alors.

-Eh vous venez là, montez ! Voila dans ma tête c’est tout un fatras, je vous raconterai donc mon histoire telle qu’elle me viendra. Elle sera assez désordonnée, à l’envers même. Il vous reviendra de l’arranger. Vous saurez enfin tout. Vous saurez enfin le pourquoi de ce tissu rattaché à mon annuaire et me servant d’anneau. D’abord prenez une douche, puis installez-vous. Pas dans cette chaise, elle lui appartient. Ici par contre oui. Une dernière condition, ne m’interrompez point sinon…

-Non, je la raconterai telle que vous me la direz, telle que vous la sentez. Je me ferai le narrateur fidèle de votre histoire à l’envers ou à l’endroit soit-elle. De fer ou de soie soit-elle…

- Je suppose que vous désirez que je vous raconte aussi ma journée d’hier,celle du dimanche ? Je ne le ferai pas ! Par contre je vous lirai mon carnet, cela reviendra à la même chose. J’y note tout dans les moindres détails depuis que… Je viens à peine d’y clouer la scène à la suite de laquelle, j’ai enfin accepté de vous raconter mon histoire. Vous êtes prêt ?

-Oui !  Je suis tout disposé à vous entendre et retranscrire.

-Alors nous pouvons commencer. Pour la journée d’hier, je vous lis mon carnet à haute voix comme convenu, après je vous relaterai toute mon histoire de la fin au début ….

   Aujourd’hui encore j’y suis ! Ça doit être bientôt la fin, je suis déjà nostalgique : la joie d’être triste comme on dit…

SAS
225NOUVELLES
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31/07/2013
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